lundi 11 janvier 2010

Trek chez les Akha

Retour en arrière de quelques jours, alors que je suis à Muang Sing ; je cherche désespérément un trek dans les alentours… Rappel : Muang Sing est la ville la plus au nord du nord-ouest laotien (20 kms de la Chine), et c’est a priori une bonne base pour explorer des contrées très reculées.
Il y a 3 ou 4 agences proposant ce genre de prestation ; mais l’arbre est difficile, il veut le meilleur, le trek ultime, et il faut être vigilant, car il y a très souvent des attrapes gogos…
Finalement, j’arrive à obtenir plusieurs informations concordantes sur une agence nommée Eco-treks ; il semblerait qu’ils soient sérieux, professionnels, et surtout respectueux du client comme des populations locales où ont lieu les randonnées.

Bref, je me rends à l’agence, où un laotien très sympa me reçoit ; il me propose plusieurs offres de trek possible dans la région ; je suis tout de suite attiré par un circuit : 3 jours et 2 nuits d’immersion totale avec la population locale, à 60 kms de Muang Sing, dans une région très sauvage et montagneuse, à la frontière avec la Birmanie et la Chine…
Justement, le gars m’explique qu’un couple d’Australien a déjà réservé ce trek pour après-demain, et que je peux tout à fait me joindre à eux…
Le prix est un peu élevé, mais il m’assure que l’argent ne va qu’aux populations locales, ainsi qu’au guide laotien qui nous accompagnera ; il m’explique aussi que le surcoût est surtout dû aux 60 kms de transfert en 4x4 ; l’agence pour sa part, ne perçoit que 4% ; c’est un éco-trek ! Je suis tenté, même si je n’ai aucune garantie sur la véracité de tout cela ; j’aurai plus tard la confirmation de son honnêteté…

Finalement, le lendemain, un autre couple, québécois, se joindra au groupe.

Nous partons donc le lundi 28 décembre au matin ; 2h30 de pick-up sur une route de montagne magnifique :

Puis la marche peut enfin débuter : succession de jungles et collines ; derrière ces montagnes, la Chine…

Nous mangeons du bœuf, de l’omelette, et du riz gluant enveloppés dans des feuilles de bananes ; très pratique, et en plus, cela parfume légèrement la nourriture !

Nous traversons aussi de nombreux villages, souvent des tribus Akha ; ce sera d’ailleurs un village Akha qui nous accueillera pour notre première nuit :


Comme d’habitude, les enfants viennent voir ces étrangers bizarres ; car ils ne voient pas de blanc tous les jours dans ces contrées ; le boss de l’agence n’avait pas menti ! Nous traversons des villages vraiment sauvages ; j’apprends par notre guide que nous seront le seul groupe ce mois-ci à parcourir cette région !




Tiens, un chasseur ! Le sosie asiatique de Bob Marley…
Notre guide nous explique qu’il chasse l’ours ! J’ai du mal à croire qu’avec sa petite pétoire fabrication maison, il puisse s’attaquer à un ours…


Quelques précisions sur les Akha :
D’origine tibéto-birmane, cette ethnie vient du sud de la Chine ; ils se sont installés en Birmanie d’abord, puis en Thaïlande et au Laos, où ils vivent dans des villages très reculés dans les montagnes ; ils sont essentiellement agriculteurs et éleveurs ; ils cultivent le riz, le maïs et bien sûr le pavot (opium) ; leur habitat est d’une monacale simplicité, contrastant avec leur mode de vie où tout est prétexte à chanter et faire la fête.
Les Akha sont panthéistes : leur culte des ancêtres et les offrandes constituent des événements importants ; d’ailleurs, à chaque entrée et sortie des villages, une « porte des esprits » est dressée afin de délimiter le monde des esprits de celui des hommes. Franchir cette porte est un moyen de se purifier des mauvais esprits de la jungle…

Nous allons vivre une soirée et une nuit en immersion totale avec cette tribu, et se sera pour nous l’occasion d’en apprendre davantage sur leur mode de vie et sur leur société, qui sont pour le moins parmi les plus étranges de toutes ces tribus montagnardes…

La porte des esprits :


C’est le chef du village qui nous accueille dans sa maison, mais tout le village participe et veut voir ces drôles de spécimens...
Car nous devons passer pour des extraterrestres à leurs yeux, avec nos fringues occidentales, nos appareils photos dernier cri, et notre physique caucasien ; le village est vraiment extrêmement pauvre et reculé : ils vivent dans des cases en bambou, sans eau courante ni électricité, au milieu des poules et des cochons ; seul les familles les plus aisées ont installé une petite turbine rudimentaire dans le ruisseau à côté du village pour avoir un peu d’électricité dans la maison (seulement pour une ampoule !).
C’est cette impression de dénuement total qui nous choque en premier ; les gens sont habillés avec des rebuts de vêtements, et ils ne possèdent pas grand-chose (ici, pas de télé, pas de toilette, pas de voiture, pas de route d’accès, pas de confort ; seul signe de vie moderne : 2 ou 3 scooters pour les familles les plus riches, et qui permettent la liaison avec la ville par des chemins de traverse, à plus de 60 kms) ; les intérieurs des maisons sont spartiates, il n’y a pas d’école ; mais les enfants ont le sourire, ils jouent avec 3 fois rien comme on faisait nous-mêmes dans le temps ; surtout, ils ne présentent pas de signe de malnutrition, donc ils sont probablement aussi heureux que dans n’importe quels autres villages. En tout cas, tous (enfants et adultes), nous accueillent avec le sourire jusqu’aux oreilles…

Le principe de la soirée : nous mangerons et coucherons dans la pièce principale de la maison du chef, sur des paillasses (la propreté n’est pas irréprochable, l’âtre, la cuisine, et le dortoir sont dans la même pièce, mais nous sommes tous à la même enseigne !)…

Une bonne partie de la population du village assistera à notre soirée, aussi curieux de nous que nous d’eux, et j’ai vraiment l’impression que les rôles sont pour une fois inversés : le zoo, c’est bien nous !


Nous mangeons la nourriture locale : même dans le plus démuni des villages du Laos, la tradition culinaire est bien présente, car le repas est délicieux :
Soupe de légumes frais, poulet grillé, riz gluant, épices variées et piments (vous remarquerez que la tête du poulet est bien présente, car c’est le morceau de choix au Laos…). Comment une petite organisation tribale aussi démunie, où les arts et la culture se limitent seulement à du tissage et à quelques menus objets d’artisanat, peut être aussi raffinée et posséder autant de savoir dans l’art de la cuisine ?


Après le repas, c’est l’ancien du village qui prend place au centre de la pièce, et qui nous offre une tournée de laolao (il est complètement artisanal, et il faut avoir le cœur bien accroché pour le boire : il sent le méthanol, et il a le goût de viande faisandée !) ; puis, partie la plus intéressante, nous aurons le droit de dialoguer (via notre guide traducteur) avec l’ancêtre pendant plus d’une heure, afin d’en apprendre plus sur leur mode de vie :


Nous apprendrons des choses édifiantes !
Le village Akha est dirigé par un chef de village ; tout le village est régi par des règles strictes, notamment pour la famille, ou pour les relations homme-femme : en effet, il y a un chef des garçons et des filles (c’est souvent le chef du village lui-même) ; cette personne doit être consultée quand un garçon (ou une fille) veut fréquenter une fille (ou un garçon) ; j’ai bien dit fréquenter, c'est-à-dire faire l’amour ; pour les mariages, c’est plus tard, et c’est une autre procédure ; le chef des garçons et des filles donne son aval ou non pour la relation ; c’est la preuve d’une société assez libre sexuellement, mais il y a deux bémols qui rendent l’histoire un peu plus triste : un garçon peut refuser l’avance d’une fille, mais une fille ne le peut pas…
Et chose encore plus édifiante, une fille ne doit plus être vierge avant une fréquentation, et donc le chef des garçons et de filles se doit d’initier toutes les jeunes filles du village ! Oui, il a le droit et même le devoir de cuissage ! Notre guide nous racontera même à demi-mot que de sordides histoires arrivent fréquemment chez les Akha, car certains chefs ne sont pas toujours des princes charmants délicats et tendres avec les filles, ce qui entraîne des blessures ou handicaps assez dégueulasses… (Je ne rentre pas plus dans les détails).
Heureusement, cette loi est interdite par le gouvernement laotien, et de plus en plus de jeunes filles peuvent porter plainte dans les villes ; le chef risque alors assez gros (malheureusement, pour les villages les plus reculés, elles n’ont aucun recours...).
Nous apprenons des tas d’autres histoires sur la vie des Akha, et nous comprenons que toutes les règles sociales sont très définies et structurées, car la vie n’est pas toujours facile et il faut maintenir une discipline sociale stricte ; l’équilibre est très précaire, tout dépend de l’agriculture et de l’entraide dans le village ; chaque famille à un rôle et une tâche très précis ; il faut parfois lutter contre la nature et contre les éléments : si la mousson n’est pas très grosse une année, les récoltes seront réduites et le village risque la famine.
Mais précisons aussi que la société Akha est très festive : tous les prétextes sont bons pour faire la nouba, et boire le fameux laolao artisanal…
Quelques clichés du village :
La douche, c’est le seul point d’eau du village, et l’intimité n’existe pas :



La chose la plus importante chez les Akha, c’est le riz ; ils vénèrent littéralement cette plante ; chez eux, comme pratiquement partout au Laos, on cultive et on consomme une espèce particulière de riz : le riz glucosé ; c’est en fait ce qu’on appelle chez nous le riz gluant ; c’est très pratique, car tu prépares une grande quantité de riz le matin, il se conserve toute la journée dans un panier (et pas au frigo), et tu peux le consommer chaud ou froid à tous les repas ; généralement, tu le prends avec la main, et tu trempes la bouchée dans un bouillon ou une sauce pimentée ;le matin je suis réveillé par le bruit du pilpil présent sous la maison (ici, on se réveille très tôt (5h), mais on se couche aussi très tôt, car on vit avec le soleil) :


Petite présentation : Sato, notre guide et interprète (il est Akha lui même), préparant notre petit-déjeuner (local bien sûr) : une fricassée de haricots du jardin sur une salade, le tout aromatisé à l’ail, au gingembre et à la citronnelle, c’était divin :

Petit-déjeuner sur la terrasse :
De gauche à droite : Sven et Eala (Australie, mais Suédois et Iranienne d’origine), et Francine et Maxime de Montréal :

Levé de soleil sur le village ; dans la vallée, le Mékong est sous la brume (nous sommes à 1600 m d’altitude) :

La maison du chef, notre hôte :

Chaque famille a une tâche bien précise : là, c’est la fabrication des toits des maisons…

Nous repartons finalement de bon matin, avec plein d’images en tête, et cette sensation d’immersion dans une société très différente de la nôtre…
(à suivre)

(Pensez à cliquer sur les photos pour les agrandir)

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