samedi 30 janvier 2010

Pnom Penh

Je quitte donc le Laos ce mercredi 20 janvier, avec un sentiment de tristesse, car j’ai beaucoup apprécié le pays, la gentillesse et la façon de vivre des laotiens…
Mais je n’ai pas franchement le temps de gamberger, car un autre sentiment prend très vite le pas : une certaine excitation de découvrir mon 3ème pays asiatique : le Cambodge.
Même si je ne vais pas visiter beaucoup de lieux, je suis très impatient de découvrir Phnom Penh, et surtout Angkor, les deux seuls endroits que je vais traverser, car la fin de mon voyage approche, et je dois retourner sur Bangkok pour le 27 janvier dernier délai…
Mais je ne vais pas me plaindre, le Cambodge n’était pas prévu au programme, et c’est tout bonus…

10 heures de bus direct entre le sud du Laos et Phnom Penh :


Petit arrêt au poste frontière pour l’obtention du visa ; les formalités de douane ne se font pas dans le plus grand confort, mais en plein cagnard, et au milieu de nulle part ; on peut dire que ce poste frontière est pour le moins spartiate :




Nouvelle donne pour le Cambodge : une monnaie officielle, le riel, et une autre officieuse, mais la plus utilisée : le bon vieux dollar de l’Oncle Sam, qui, depuis le passage de casques bleus de l’ONU dans les années 90, est vraiment devenu la devise courante dans le pays ; pour preuve, les distributeurs de billets dans les villes ne donnent seulement que des… dollars !
Nouveau casse tête en perspective : on paye en dollars à partir de la somme de 1 $, mais en dessous, on paye en riels, (un dollar est égal à 4000 riels), donc il faut constamment jongler avec deux devises dans sa poche…

J’arrive à Phnom Penh vers 9h du soir ; je vais passer deux nuits et un jour dans la capitale ; malheureusement pas plus, car j’ai fait le choix de passer quatre jours à Siem Reap (Angkor), le minimum si l’on veut pleinement et sereinement visiter tous les temples. Autant vous le dire tout de suite, ce sera un choix cruel, car la ville me séduira rapidement, et j’y serais bien resté quelques jours de plus…
Phnom Penh, c’est vraiment une cité fascinante. C’est une véritable ruche comme Bangkok, mais à une échelle plus humaine et c’est aussi plus dépaysant que la capitale thaïlandaise. Ce n’est pas pour rien que Phnom Penh est considérée par beaucoup comme la plus fascinante ville de l’Asie du sud-est.
Mes premières impressions, sous la pluie, ma première pluie depuis mon arrivée en Asie il y a pratiquement deux mois :
Ça grouille de partout, on est aspiré par les rues bondées et les immeubles décrépits ; on se plonge avec délice dans les ambiances des centaines de marchés improvisés et pittoresques qui pullulent partout ; on se perd dans ces avenues saturées d’embouteillage ; c’est très asiatique aussi : parfois, on a l’impression d’être dans certains quartiers de Hong Kong filmés dans les polars de Johnny To, avec un petit côté colonial en plus, dans l’architecture et dans le tracé des rues ; on se délecte dans cette fourmilière géante et bruyante, qui ne dort jamais ; on est à mille lieux de la tranquille Vientiane, pourtant les deux pays comptent à peu près le même nombre d’habitants (soit 7 millions pour le Cambodge).
Je commence ma journée en trouvant un bon endroit pour petit-déjeuner : rien de mieux pour prendre la température d’une ville que de se fondre dans la population locale : je choisis une gargotte de quartier remplie de cambodgiens (toujours un bon signe quand il y a du monde) ; je commande la même chose que mon voisin, car le menu est en cambodgien et je n’y comprends rien :


Il est 8h, et je déguste du porc caramélisé, du riz, du bouillon, et des légumes en soupe :



Depuis le début de mon voyage, je mange local, et j’essaye tout ce que l’on me propose ; et pour l’instant, aucun problème au niveau digestion, pas de « tourista », ni intoxication alimentaire ! Comme dirait ma petite nièce Noémie, je fais toujours des « rrrros cacas » (elle va sur ses 2 ans, et elle parle de sa poupée quand elle lui change sa couche)…
Je croise les doigts, et je continue de manger le plus exotique possible !

Des rues aux immeubles décrépits, et aux allures de ruches :



Le trafic automobile, mais aussi des 2 roues, bat tout ce que j’ai pu rencontrer jusqu’à présent :




J’adore marcher dans cette ville ; j’ai l’impression d’être le seul occidental, perdu au milieu d’une foule de cambodgiens ; en effet, il y a beaucoup moins de touristes qu’à Bangkok, d’où cette impression de dépaysement et d’isolement.

Des marchés, des cantines, des gargottes, des vendeurs partout :



Le fameux durian, ce fruit si particulier : assez cher, il est très recherché dans la cuisine sud-est asiatique ; sa particularité : il est très malodorant (son odeur peut être décrite comme un mélange d’effluves d’excréments de porc, de térébenthine et d'oignons, le tout garni par l’odeur d’une vieille chaussette), au point que sa consommation est souvent interdite dans de nombreux endroits (transports en commun, hôtel, lieux publics…) :


Les marchands ambulants de jus de cannes à sucre :


Le 1er septembre 1966, devant 100.000 Cambodgiens enthousiastes entassés dans le stade de Phnom Penh, le Général De Gaule fit un discours très en faveur de l’arrêt des frappes américaines en Asie du sud-est : depuis, il est devenu très populaire, et on lui a offert un grand boulevard :


Des arbres du voyageur en plein cœur du centre-ville ; cet arbre est un des emblèmes de Madagascar ; un arbre fascinant, sa particularité est un mystère pour la science : ses feuilles ne poussent que dans un plan (2 dimensions), et les chercheurs n’ont pas d’explication scientifique (une sorte d’instinct géométrique chez une plante ?) :


Non, ce n’est pas le rejeton d’un alien échappés du film de Tim Burton « Mars Attack », mais tout simplement un petit cambodgien dans son youpala (pas sûr de l’orthographe) très kitch et futuriste :


En préambule à ma visite d’Angkor, je vais au Musée National de Phnom Penh, où des milliers de sculptures d’art Khmer sont exposées ; je fais la visite avec un guide, une vieille mamie cambodgienne qui parle français, qui me raconte plein d’histoires et d’anecdotes ; cela permet de me remettre un peu à jour dans l’histoire de la civilisation Khmère, et dans l’histoire de l’Hindouisme et du Bouddhisme…


Et les cambodgiens dans tout cela : en une journée, je suis complètement conquis ! Mieux que les laotiens ! Ils sont souriants, accueillants, polis, gentils, prévenants, communicants (beaucoup parlent l’anglais, et un certain nombre encore le français)…
Les conducteurs de tuk-tuk sont certes parfois un peu énervants à toujours vous apostropher dans la rue, mais ils restent toujours courtois et souriants, rien à voir avec les tuk-tuk thaïlandais !
Le premier soir, j’assiste à un anniversaire cambodgien dans un bar : de nouveau, comme au Laos, c’est un podium, avec synthé, chanteurs et mur d’enceintes ; on chante et on danse au son de la musique Khmère…

Je prends un pot dans le fameux bar du FCC (Foreign Correspondant’s Club), gros bâtiment colonial qui domine la rivière : c’est le club des correspondants de presse étrangers, endroit célèbre pendant la guerre du Vietnam. La légende dit que beaucoup de journalistes n’ont pas beaucoup bougé leurs fesses des tabourets du bar à cette période ! Colonnes, gros ventilos, fauteuils profonds, stores en bambou, teinte sépia, et vue sur la rivière Tonlé Sap ; on se croirait dans le night club du film « Casablanca » :


Et puis ma première bière du pays, la fameuse Angkor (fini la Beerlao, snif ! snif ! Pour moi c’était la meilleure !) :

Je me documente sur l’histoire du Cambodge : toute la civilisation Khmère, incroyable et merveilleuse ; puis je finis par l’histoire plus moderne et malheureusement plus dramatique aussi : les khmers rouges ! C’est édifiant ! Je ne suis là que depuis quelques heures, mais j’ai vraiment du mal à imaginer que cet épisode a eu lieu ici.


Je me suis beaucoup plongé dans cette période de l’histoire, et je me sens obligé de vous rappeler quelques faits (excusez-moi pour le tour un peu sombre que prend ce carnet, mais j’ai été tellement édifié par certains événements, qu’il est important pour moi d’en parler un peu) :

« 1975 au Cambodge, année zéro, l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges, qui deviennent maîtres du pays et de la capitale, faute d’opposants, dans un Cambodge divisé et exsangue, suite à la guerre du Vietnam et à l’intervention catastrophique en sous main de la CIA.
On assiste alors à la déportation vers les campagnes de millions de personnes, avec notamment l’épisode totalement surréaliste et inimaginable d’un Phnom Penh (2,5 millions à l’époque !), complètement vidé de sa population pendant plusieurs semaines : sous prétexte de risque de bombardements américains imminents, en l’espace de 48h, les « libérateurs » procèdent à l’évacuation TOTALE de la capitale ! Habitants et réfugiés, (l’équivalent de la population de Paris intra-muros), sont déportés de force vers les campagnes du nord et de l’ouest du pays… Personne n’est épargné : même les malades des hôpitaux se retrouvent sur la route en fauteuil roulant ! Un exode qui coûtera la vie à des dizaines de milliers de déportés, notamment les vieillards et les enfants en bas âge, la population ayant à peine eu le temps d’emporter des provisions. En quelques jours, la capitale n’est plus qu’une ville fantôme, livrée aux rats et à une poignée de révolutionnaires qui saccagent tous les symboles de la société bourgeoise : la banque d’état est dynamitée, les églises sont brûlées, le contenu des magasins déversé dans les rues… C’est hallucinant !
Et puis il y aura ensuite le génocide en lui-même : la mort d’environ 2 millions de cambodgiens (un tiers de la population !). Une barbarie unique dans l’histoire moderne de l’humanité : l’élimination d’une partie d’un peuple par une minorité de cette même population, sans aucune réelle raison valable (ni religieuse, ni politique, ni raciale ou ethnique) ; juste la dérive d’une idéologie communiste poussée à l’extrême, et créée de toute pièce par un quarteron de marxistes (dont le tristement célèbre Pol Pot) ; c’est le plus édifiant : seulement 4 personnes seront vraiment les instigateurs, les maîtres à penser, et les chefs de cette aberration et de cette boucherie (au départ des gens a priori cultivés et intelligents ; l’un est médecin, l’autre avocat ; ils ont étudié à Paris pendant les années 50).
Mais reprenons le déroulement des faits, en 1975 :
Toutes les villes du Cambodge sont donc évacuées : on ordonne à la population de gagner les rizières pour se mettre au travail dans le but d’assurer l’autosuffisance alimentaire.
Durant sa déportation, la population est soigneusement triée en 3 catégories :
Les anciens militaires et opposants politiques : ils seront purement et simplement exécutés dans des camps.
Les fonctionnaires, journalistes, écrivains, intellectuels, etc., seront envoyés dans « des villages spéciaux ».
(Le fait de porter des lunettes ou de posséder un stylo était considéré comme un signe d’intellectualisme, donc opposants potentiels, donc suspects : eh, hop, en « villages spéciaux »).
Le reste de la population sera classé sous l’appellation de « peuple », et sera prié de rejoindre son village natal et de se plier aux ordres pour gagner son riz quotidien ; les conditions de travail seront proches de l’esclavage !
Progressivement, toute la société cambodgienne sera réorganisée sur le modèle d’une armée. Les rares privilèges seront réservés aux soldats révolutionnaires. Le reste, c'est-à-dire le peuple, sera progressivement considéré comme… prisonnier de guerre !
Cloisonnés dans des campagnes dont ils n’ont pas l’habitude, en proie aux maladies, au soleil, à la faim, et aux travaux de force, de nombreux citadins seront condamnés à brève échéance.

Dans l’urgence d’accomplir leur « programme », les Khmers rouges n’ont prévu aucune intendance : les hôpitaux des villes sont interdits d’accès, les médicaments réservés aux combattants, les médecins traqués et déportés pour cause d’appartenance à la bourgeoisie… Au fil des mois, cela se radicalise encore plus, et d’incessantes exactions sont commises sur la population sous prétexte de non-conformité idéologique : les jeunes aux cheveux longs sont exécutés, de même que toute personne susceptible de connaître une langue étrangère ! Ce sera au tour des « villages spéciaux » de se transformer en charniers. Les Khmers rouges se méfient de tous signes d’intelligence : « il vaut mieux tuer un innocent que de garder en vie un ennemi ». Pour économiser les cartouches, on fracasse les têtes des condamnés à coup de pioche… Les soldats Khmers rouges sont pour la plupart des campagnards illettrés, mais aussi et surtout des enfants d’entre 10 et 15 ans, et des jeunes filles froides et déterminées, endoctrinés par le régime !

Les charniers se multiplient aux 4 coins du pays, et au début des années 80, on estime le nombre de morts à 2 millions ! »

Voilà, ça fait plutôt froid dans le dos…

Et dire que je visite tranquillement ce pays, sans ressentir la moindre trace de tout ça ; Il y a bien quelques lieux de mémoire et de commémoration, comme le musée Tol Sleng à Phnom Penh (cet ancien lycée fut transformé par les Khmers rouges en centre de détention, de torture et d'exécution entre 1975 et 1979. Le lycée avait alors comme nom secret prison de Sécurité 21 ; aujourd’hui, c’est un musée dédié au génocide), mais encore une fois, sur ce que je vois, j’ai du mal à croire que ces gens ont vécu cette barbarie il y a seulement 20 ans ; je pense que la société cambodgienne veut absolument tracer un trait sur cet épisode historique, et oublier au plus vite ce génocide pour prospérer plus vite. C’est sûrement la meilleure solution d’ailleurs, mais c’est difficile pour nous de comprendre : dans nos sociétés occidentales, c’est plutôt le devoir de mémoire qui prime, et le « en parler pour que plus jamais ça » ; pas pour les Cambodgiens : de nombreux Khmers rouges vivent encore paisiblement, parfois à des hauts postes administratifs, dans tout le pays.
D’ailleurs, à propos des 4 leaders historiques :
- Pol Pot (Saloth Sar), dit « Frère numéro 1 », le chef effectif du mouvement c'est-à-dire Premier ministre et maître du Kampuchéa démocratique, secrétaire général du PCK depuis février 1963. Il est mort soudainement (officiellement d'infarctus du myocarde) dans sa résidence surveillée en 1998, peu après sa condamnation par ses anciens compagnons d'armes lors d'un procès à Anlong Veng, bastion des khmers rouges irréductibles.
- Nuon Chea, « Frère numéro 2 », président de l'assemblée nationale khmère rouge, toujours en vie mais heureusement enfin inculpé récemment.
- Ieng Sary, « Frère numéro 3 », vice-Premier ministre et ministre des affaires étrangères (beau-frère de Pol Pot), toujours en vie et libre.
- Khieu Samphan, Président du Présidium d'État, « la bouche de Pol Pot », toujours en vie et libre.

Heureusement, les choses ont l’air de bouger un peu en 2009 : enfin un bourreau est devant ses juges (le sinistre Duch, directeur du S21).

Voilà pour le petit rappel historique de cette période pas très glorieuse…

Maintenant, je préfère penser à la grande civilisation khmère, celle-ci très positive, et dont le plus grand témoignage reste le fabuleux site d’Angkor, ma prochaine étape…

Je fais quelques acquisitions, afin d’arriver là-bas avec quelques connaissances :

Le vendredi 22 janvier, je m’embarque pour 6 heures de bus entre Phnom Penh et Siem Reap, la ville qui sert de base à la visite d’Angkor…
Extrait musical :
Dengue Fever, ce groupe très à la mode en occident ; des américains, avec une chanteuse cambodgienne qui chante en cambodgien ! Le meilleur du rock américain rencontre l’esprit de la musique du sud-est asiatique et la langue cambodgienne : c’est une tuerie…

Là, un petit live ambiance karaoké cambodgien ou laotien :

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