Je m’inscris à une randonnée via un tour operator : comme je l’ai déjà dit, il est impossible de faire autrement, les chemins de la région n’étant pas balisés, et les cartes non mises à jour…
Je choisi un trek de 3 jours et 2 nuits qui s’appelle le « non tourist trek » ; il devrait plutôt se nommer le « less tourists trek », parce qu’on a quand même croisé plusieurs autres groupes durant les 3 jours ; mais globalement, c’était quand même plutôt pas mal ; ce trek vient d’être créé, et les villages traversés n’ont pas encore été trop « pervertis » par les hordes de marcheurs occidentaux…
Nous sommes un groupe de neuf marcheurs européens menés par un guide thaï (2 allemands, 3 hollandais, 2 français et 2 suédois) ; la marche ne sera pas vraiment super sportive : moins de 2 heures le premier jour, 4 heures le second, et 2 heures le troisième, je suis un peu frustré… Mais les deux villages qui nous servent d’étape pour les 2 nuits seront vraiment intéressants, surtout celui du 2ème soir.
Nous traversons tout d’abord un camp de dressage d’éléphants :

Nous assistons même à la baignade :

Les premiers paysages traversés sont des rizières :

Ou plutôt devrais-je dire des futures « sojaière », car le riz ayant été récolté, on brûle le chaume et on plante du soja comme 2ème récolte de l’année.
On commence à s’élever dans les montagnes : les champs laissent place à la jungle :
Nous sommes rentrés dans une région où les thaïs représentent moins de 1% de la population : c’est le pays des ethnies montagnardes !
Nous passons le premier soir dans un village Hmong ; les Hmong (prononcer « Mongue ») sont une des nombreuses ethnies d’habitants des montagnes du nord de la Thaïlande ; il en existe des tas d’autres, dont les Karen (les plus nombreux et les premiers à être arrivés, il y a plus de 300 ans) ou les Lahu (mais il y en a plus d’une vingtaine en tout) ; tous ont fui leur terre d’origine pour diverses raisons, et ils se sont installés dans le nord de la Thaïlande ; le roi leur a accordé des terres et la nationalité thaïe, à la condition qu’ils se tiennent tranquille !
Les Hmong sont originaires du sud de la Chine, et ils ont notamment fui au siècle dernier les exactions des communistes ; pour ceux qui ont vu le dernier film de Clint Eastwood « Gran Torino », les habitants du ghetto chinois de Los Angeles dans lequel l’action se passe sont en fait des Hmong ; ils ont aussi beaucoup migré aux Etats Unis…
Ceux qui se sont installés en Thaïlande vivent assez pauvrement en petits villages, généralement en altitude.
Nous logeons chez l’habitant, dans une hutte traditionnelle ; voici notre gite, vu depuis la colline en face :

Il est maintenant temps que je vous présente Tad, notre guide thaï, qui connait la région comme sa poche :
Tad est vraiment très sympa ; il parle anglais, il marche très vite, et comme vous pouvez l’observer sur la photo, il est équipé avec la dernière technologie des chaussures de marche et du sac de rando.
Bon, il faut quand même savoir que Tad a une maladie héréditaire très grave, incurable même, et qui se manifeste de la façon suivante : à partir d’une certaine heure (dans le cas de Tad, 9h du matin), son gosier se dessèche et sa gorge devient alors aussi aride qu’un désert ; il n’existe pas de guérison définitive possible, ni de traitement préventif ; il y a heureusement un moyen simple de se soigner provisoirement : le seul remède curatif est d’une simplicité biblique : il faut se réhydrater le gosier régulièrement (toutes les 10 minutes pour Tad) avec de la Chang, la bière locale… La sensation de chaleur et de dessèchement se calme, et Tad est alors tranquille pendant quelques heures, à condition de continuer de boire, boire, boire…
Malheureusement, ce n’est que provisoire, car le mal est sournois : vers 17h, la bière n’a plus aucun effet et la gorge se transforme de nouveau en une fournaise intolérable, en un véritable volcan, en un four.
Et là, plus d’autre moyen que de passer au traitement de choc : boire du whisky thaï fabrication maison jusqu’à dissipation du mal, c'est-à-dire jusqu’à très tard dans la nuit… Tad me propose même de goûter le breuvage : Ah la vache, du vitriol ! Ça brûle quelque peu ; j’ajouterais, comme dirait l’autre, que « c’est une boisson d’homme » ; j’avais déjà eu l’occasion de tester du rhum malgache artisanal qui rend aveugle, ou de l’absinthe frelatée yougoslave au goût d’alcool à 90°, et bien là, je crois que l’on est au même niveau, voire mieux…
De toute façon, le pauvre Tad n’y est pour rien, il tient son mal de son père, qui l’avait lui-même hérité du sien.
J’ai cherché et trouvé sur internet le nom scientifique latin de cette odieuse maladie : « alcoolicus chronicum », et ça fait froid dans le dos…
Heureusement, cela n’empêche pas Tad d’être un bon guide, et un bon gars aussi.
La meilleure partie du trek fût sans conteste la 2ème nuit passée dans un petit village Lahu (prononcer Laou), perdu à plus de 1500 m d’altitude.
L’ethnie Lahu est d’origine sino-tibétaine ; elle est basée essentiellement dans la province du Yunnan en Chine ; environ 80.000 Lahu ont migré et se sont installés le long de la frontière birmane, dans le nord de la Thaïlande ; leurs villages sont petits, dispersés, et, comme ils furent une des dernières ethnies à arriver, ils sont situés dans les coins les plus reculés des montagnes du nord de Chian Mai (en gros, ils se sont sédentarisés là où il restait de la place, c'est-à-dire dans les hauteurs des montagnes) .
Ils cultivent le riz, le maïs, le soja, le café, mais surtout le pavot, qui donne l’opium puis l’héroïne, source principale de leurs revenus ; les champs de pavot sont cachés dans des régions très reculés, et donc impossible de les observer pour le touriste lambda.
Ils parlent le thaï et leur propre langage ; ils sont animistes, c'est-à-dire qu’ils croient aux esprits ; quelques villages ont même été évangélisés il y a quelques années, et certains sont donc catholiques (ils font partie des 1% de catholique de Thaïlande).
Nous arrivons dans le village ; ici, nous sommes à 1500 m d’altitude, perdus dans la montagne, pas d’électricité (sauf quelques panneaux solaires pour les familles les plus riches, et qui permettent de pouvoir quand même regarder la télé !) :

On cultive et on récolte le café ; cette femme le trie et sépare les grains des cosses :

Ah ! Je me fais braquer par 4 petits Lahu en culotte courte !

Notre maison pour la nuit (chambre et cuisine) :


La vue depuis la terrasse :
Tout le village nous accueille : le chef vient nous saluer en premier (car tous ces villages ont un chef de clan, qui commande et prend les décisions pour tout le village) ; puis c’est au tour des nombreux villageois, qui nous rendent visite les uns après les autres, car ils sont curieux de nous voir. Quelle heureuse sensation que de pouvoir rencontrer des locaux sans arrière-pensée, des gens qui ne veulent rien nous vendre, seulement animés par de la curiosité. Les enfants squattent notre hutte. Certains s’improvisent cuistos et viennent aider à préparer notre repas du soir :

La nuit tombe, on cuisine à la chandelle et à la lampe de poche, directement dans la hutte :

Le repas est gargantuesque : curry de poulet, légumes sautés, soupe de légumes et patate, riz, tofu, piments frais, le tout arrosé de Singha Beer, c’est délicieux…

Pour le dessert, les enfants viennent nous chanter des chansons ; surprise, je reconnais plusieurs mélodies, dont « frère Jacques », ce qui prouve qu’une partie des ancêtres de ce village a dû être évangélisé par le passé (j’en aurai la confirmation le lendemain, en découvrant l’église).

Le lendemain dimanche, au départ, nous pouvons constater que certaines familles du village sont effectivement chrétiennes : une église !!!

Elle sert également pour donner des cours aux enfants :
Nous redescendons dans la vallée, puis rentrons à Chiang Mai, des images de cette soirée plein la tête.
Merci à tous les habitants du village pour leur accueil et leur gentillesse ; en espérant que leur simplicité et leur authenticité ne disparaissent pas rapidement avec l’afflux des touristes ; car malheureusement, j’ai la conviction que le tourisme de masse pervertit tout (c’est du moins ce que ma modeste expérience de voyageur m’a appris)…
Aujourd’hui, pas d’extrait musical, mais un extrait de film : en hommage au tord boyaux de Tad, juste une petite piqûre de rappel :
(Je sais, on l’a tous déjà vu 1000 fois, mais bon…)
A bientôt…
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