jeudi 10 décembre 2009

Imaginez un monde meilleur…

Imaginez un monde meilleur…
Imaginez un monde parfait…


[Petit cours d’histoire de France tel qu’on peut le découvrir dans les livres scolaires distribués par le ministère de l’information et de la propagande en 2037 :
Nous sommes en France, en 2037, et le pays n’a jamais été aussi heureux…
Notre bon roi Nicolas I est en parfaite santé et il va célébrer son 82ème anniversaire. C’est un homme merveilleux Nicolas I ! Après avoir été notre illustre président de la République de 2007 à 2027, il a magnanimement laissé le pouvoir pour se faire sacrer Roi de France et de Navarre, sous le nom de Nicolas I (sous la pression populaire - un peu - et sous la pression militaire - beaucoup), lui qui n’avait plus rien à prouver, lui qui avait conduit la France si magnifiquement : économie, industrie, social, culture… Effectivement, la France est au premier rang mondial dans tous les domaines.
Nicolas I est né un 28 janvier. Ce jour est devenu la fête nationale et a bien heureusement remplacé le funeste 14 juillet, qui symbolisait l’immonde prise de la Bastille de 1789 et la fin tragique de la royauté Capétienne dans notre pays. Depuis 2028 et l’instauration de la monarchie militaire, le 28 janvier est donc synonyme de jour férié et de festivités incroyables et somptueuses. Notre Gracieuse Majesté Royale est adorée des Français, mais aussi du reste du monde. Il n’a certes plus le pouvoir politique, celui-ci appartenant à un premier ministre nommé par l’état major de notre glorieuse armée, mais il continue de représenter la France dans le monde ; sa fondation pour la paix et la lutte contre toutes les formes de pauvreté et d’exclusion a beaucoup œuvré dans le tiers monde. Le saint homme - il a été consacré roi par le pape lui-même - offre à tous ses bien-aimés sujets 3 jours de fêtes, dont le point culminant est évidemment le 28 janvier, avec une parade sur la plus belle avenue du monde, les Champs Élysées à Paris. Tout le pays est en émoi, et c’est un grand privilège que de pouvoir être présent ce jour-là afin d’apercevoir Sa Majesté Royales Nicolas I et Sa Majesté Royale Carla (Notre très Sainte Reine), qui ont la générosité de venir saluer le petit peuple.
Fin du petit rappel historique impartial.]


Ma journée du 28 janvier 2037 :
Je suis donc dans la capitale, avec l’impression que je vais assister à un événement très spécial ; déjà la veille, il y a eu des feux d’artifice et des concerts à la gloire du Saint Homme ; toutes les rues des villes et villages du pays sont décorées et illuminées ; des portraits géants de Nicolas I sont installés partout sur les places et aux coins des rues, il y a des drapeaux tricolores à toutes les fenêtres ; les gens portent tous un polo, une chemise, ou un Tee-shirt rose, car c’est sa couleur préférée et c’est la couleur de la paix.

Je vois des milliers d’enfants qui préparent tous une chorale ou un orchestre afin de glorifier le couple royal.

C’est la fête géante dans la capitale : des podiums et des scènes sont installés partout, on chante, on danse, on rit…
Dans cette atmosphère bon enfant de liesse générale je finis par arriver sur les Champs-Elysées avec deux bonnes heures d’avance, afin d’avoir une bonne place.
La parade commence, tout ce que le pays compte d’officiels, de généraux, et de notables défilent en grande pompe : les militaires sont bien évidemment de la partie (l’armée à toujours été le premier soutien du monarque !).
En plus des barrières derrière lesquelles nous sommes attroupés (ou plutôt parqués), des centaines de soldats en tenu de parade se placent tous les 5 mètres de chaque côté de l’avenue ; Ils ont tous un talkie, afin d’être prévenu quand l’illustre couple daignera parader ; au bout de plusieurs heures, une fois le défilé interminable d’officiels terminé, ça s’agite dans les rangs militaires, les gardes nous demandent (assez autoritairement et pas très poliment d’ailleurs), de s’asseoir et de se découvrir la tête (car il faut toujours être assis et tête nue devant son illustre grandeur) ; il faut aussi agiter les drapeaux, et allumer les cierges distribués précédemment…

Non, finalement, fausse alerte, il faut attendre encore…

Il se passe une heure et demie parsemée de dizaine de fausses alertes ; pendant ce temps-là, toute la foule attend patiemment, le sourire aux lèvres, le petit drapeau ou le cierge à la main, comprimée sur les barrières…
Je suis un peu contrarié, et je repense alors au journaliste Irakien lanceur de chaussure sur le président Bush dans les années 2000, et je me dis que je pourrais peut-être sacrifier une de mes chaussures lors du passage de la voiture royale. Mais je me souviens que l’année dernière, un touriste Suisse avait été condamné à un an de prison ferme pour avoir dessiné des moustaches au roi sur une affiche dans la rue ! Un an dans les geôles royales pour coup de crayon, ça fait un peu cher payé.

Finalement, après 3 heures d’attente, nous apprenons que le cortège royal ne passera pas dans cette partie de l’avenue…Les militaires avec leur talkie n’ont pas su dire pourquoi, et ils ont libéré la circulation et ouvert les barrières ; je dois avouer que je suis un peu déstabilisé, et ne sais quoi penser : les gens continuent de sourire et ils vont festoyer tranquillement…



Aaargh…. Je me réveille ruisselant de sueur dans mon lit !!!
Ouf, ce n’était qu’un rêve ! Ou plutôt un cauchemar…
Mais oui, c’est terminé, je tourne la tête de tous les côtés : je ne suis pas en 2037, Sarkozy n’est pas devenu roi ! Je suis bien dans ma chambre à Bangkok, c’est le matin, et je suis en voyage en Asie…
Quel mauvais cauchemar, j’en ai encore des frissons dans le dos !!!
Il faut vite me ressaisir, tout va bien, j’ai une magnifique journée en perspective à visiter Bangkok !
Génial ; vite je prends une petite douche, m’habille, puis je vais déjeuner dans ma gargote préférée.
Aujourd’hui s’annonce vraiment sous de bons auspices : la ville est en ébullition ; nous sommes le samedi 5 décembre 2009, et tous les thaïlandais du pays se préparent pour faire la fête à leur Roi.
En effet, le 5 décembre est un jour férié en Thaïlande, le plus important même, puisque ce jour marque l’anniversaire de Sa Gracieuse Majesté Royale Bhumibol Rama IX. Sur le trône, depuis 1951, il fête aujourd’hui ses 82 ans…
Depuis 2 jours déjà tout Bangkok s’amuse et festoie, car le roi est très aimé de toute la population.

Ma journée du 5 décembre 2009 :
Je suis donc dans la capitale, avec l’impression que je vais assister à un événement très spécial ; déjà la veille, il y a eu des feux d’artifice et des concerts à la gloire du Saint Homme ; toutes les rues des villes et villages du pays sont décorées et illuminées ; des portraits géants de Rama IX sont installés partout sur les places et aux coins des rues, il y a des drapeaux tricolores à toutes les fenêtres ; les gens portent tous un polo, une chemise, ou un Tee-shirt rose, car c’est sa couleur préférée et c’est la couleur de la paix…

Non, mais attendez, STOP ! C’est un cauchemar ! J’ai comme l’impression de me répéter ! Le rêve devient réalité !!!
Ah mais, oui, pour la suite, c’est très simple, revenir à la description de mon cauchemar de ce matin !
Attention :
Vous remplacerez « Sa Majesté Royale Nicolas I » par « Sa Gracieuse Majesté Royale Bhumibol Rama IX » ; vous remplacerez « l’avenue des Champs Elysées » par « l’avenue Thanon Ratchadamnoen » ; et vous remplacerez « chaussures » par « tongs brésiliennes » !

Je vous montre quand même quelques photos de cette journée qui avait pourtant commencé très festive, mais qui se termine avec un petit arrière goût de « foutage de gueule ».

Oh, un concert ! Un mélange de pop occidental et de musique traditionnelle thaï, avec danseuses kitchs ; mais c’est le Chris Coni local ! (désolé pour ceux qui ne connaissent pas Chris Coni, mais les autres comprendront !)


Ça y est, les gens arrivent et commence à se placer sur le parcours : là, la place du parlement, future départ du cortège.


Les fameux polos roses…

Des portraits, des centaines de portraits ; il y en a tous les 50 m ; et des milliers de drapeaux :

Là avec sa dame, la Reine Sirikit Kitiyakorn :





Des centaines de buvettes et de gargotes envahissent le centre ville :


Des scènes et des écrans géants sont montés, afin de rendre gloire au roi :



L’avenue Thanon Ratchadamnoen se remplit petit à petit (les militaires prennent position) :



La parade et le défilé peuvent commencer :


La nuit tombe enfin ; on a sorti les illuminations dignes de celles de Noël ; les militaires se mettent au garde à vous ; on s’assied et on attend :



Mais le roi ne parade finalement pas ! Les barrières sont rouvertes, le peuple, déçu mais toujours souriant se disperse dans le centre ville pour faire la fête :



Voilà…
J’ai cherché un peu à me renseigner sur la situation en Thaïlande, et voilà ce que j’ai trouvé :
« La Thaïlande est officiellement une démocratie (certes monarchique) depuis 1983 ».
Et c’est sûr que comparée à la Birmanie, ou pire à la Corée du Nord, la Thaïlande est un havre de liberté.
Mais selon la Fédération Internationale des droits de l’homme, en Thaïlande :
La liberté d’expression est fortement limitée par une loi de lèse-majesté : « interdiction de critiquer la famille royale » ; cette loi est quotidiennement appliquée, et surtout largement instrumentalisée ; Le gouvernement l’utiliserait souvent à l’encontre des journalistes, mais aussi des opposants politiques et des membres de la société civile…
Attention ! Je m’éclate dans ce pays, et je ne veux surtout pas donner de leçon du haut de ma petite vision de touriste français (après tout, nous aussi on a eu des rois pendant des siècles, et en France aussi la Fédération Internationale des droits de l’homme dénonce des abus et injustices tous les mois ; peut-être même qu’un étranger assistant au défilé du 14 juillet en France ou à une parade de la reine d’Angleterre à Londres, pourrait aussi trouver à se gausser), mais c’est vrai que cela fait du bien de tourner en ridicule ce pathétique et ridicule culte de la personnalité du roi Rama IX, dont j’ai moi-même été témoin ce 5 décembre, et que j’ai essayé de vous retranscrire avec un peu de décalage. Cela prêterait franchement à rire, si des violences policières et des abus judiciaires bien réels n’avaient pas lieu régulièrement (l’épisode du touriste Suisse est totalement véridique).

Je n’ai même pas réussi à apprendre pourquoi le bon roi n’a pas paradé…
En même temps, il parait qu’il n’est plus très frais le Bhumibol (tiens, pas mal comme idée de prénom pour mon neveu à naitre incessamment, si c’est un garçon bien sûr ; quoique, pour une fille, ça collerait aussi, en rajoutant « lle » à la fin).
On m’a même fait comprendre à demi-mot qu’il était très malade, et qu’il n’en a plus pour très longtemps… Attention, crise politique en perspective en Thaïlande ! Car ce bon vieux roi règne depuis 1951, et comme il fut très bon diplomate, il a réussi à passer au travers de tous les changements politiques, coups d’état et autres putschs (quand même 18 putschs depuis 1922 !)… Il est donc très respecté et aimé du peuple ; malheureusement, il n’en est pas de même de sa descendance masculine : 4 enfants, mais seulement un héritier, car les 3 filles ne peuvent théoriquement pas régner ; le problème, c’est que le prince héritier est, comment dire, « un peu différent » ; hé oui, ça arrive quand on se marie depuis des générations entre cousins ! Donc le bon peuple thaïlandais n’en veut pas comme roi… Crise politique, troubles et violences à prévoir à son décès. Wait and see…

Pour l’extrait musical, ça n’a pas été difficile de trouver ; cela s’impose de lui-même (vous remplacerez « Queen » par « King » of course !) :

Je finirai par une petite citation et pour paraphraser mon grand ami Célinien Laurent L. de Guerville, je dirai : « Il est bon de vivre dans un pays où l’on possède la liberté d’être impertinent ! »

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