dimanche 27 décembre 2009

Le triangle d'or

Lundi 20 décembre : je quitte la région nord-ouest de la Thaïlande, et je passe dans le nord-est du pays :

D’abord trois bus et 8 heures en tout pour arriver à Thaton, puis le lendemain, 4 heures de pirogue sur un affluent du Mékong, la rivière Kok, jusqu’à Chiang Rai.

Thaton et son fameux pont, vu d’une colline :


La descente de la rivière Kok :



Je prends mes bases à Chian Rai : pendant trois jours je rayonne autour de la ville et je visite la région du Golden Triangle, (le triangle d’or), appelée aussi "la région des 3 frontières" : Thaïlande, Birmanie et Laos. Cette région est mythique car peuplée de tribus d’origine sino-birmane ou chinoise, et qui cultivent le pavot dans des zones montagneuses couvertes de jungles très inaccessibles. Les caravanes d’opium descendent des confins birmans, laotiens ou thaïs entre mars et juin, et ce commerce très lucratif est essentiellement contrôlé par le KMT (Kuomintang) ; le KMT est formé des débris de l’armée nationaliste chinoise, battue et chassée en 1949 par les communistes de l’armée rouge de Mao ; mais pour le touriste lambda, pas question de voir quoi que ce soit de ce trafic, même les champs de pavot sont planqués ; de plus, du côté Thaïlande, depuis le début de la politique anti-drogue du gouvernement, les cultures ont tendance à déserter le pays au profit de la Birmanie et du Laos…

Tout d’abord, à Chiang Rai, visite du « white temple », ce temple très particulier construit par un artiste :





Puis je loue un scooter avec une amie belge rencontrée à Chiang Rai, et nous traversons toute la région.
C’est plutôt une zone très urbaine que je découvre ; il faut en fait quitter la highway pour prendre de jolies petites routes entourées de collines et de végétation :


Mae Sai, la ville frontière avec la Birmanie : une grande avenue qui se termine par une porte :

De l’autre côté, une petite rivière traversée par un pont, puis le Myanmar…

Nous passons aussi à Sop Ruak, le point de rencontre des trois pays : au niveau du bouddha, la Thaïlande, le fleuve, c’est le Mékong, et de l’autre côté, à gauche la Birmanie, à droite le Laos…


Enfin j’atterris à Chiang Khong, ville frontière avec le Laos : il ne me reste plus qu’à traverser le Mékong pour découvrir ce nouveau pays… Mais c’est une toute autre histoire qui commence…






Extrait musical :
Après la « soirée espéranto », après le « cauchemar qui devient réalité », après « l’expérience chamanique », voici en exclusivité le « trip sonore » (c’est comme ça que je surnomme désormais ces moments musicales particuliers…)
Je sirotais tranquillement une bière Leo dans un troquet de Chian Rai ; en fond sonore, une sorte de soupe rock FM américaine sans saveur comme je les déteste profondément…
Et puis soudain, un miracle, un moment magique : une voie sublime surgi des enceintes, une mélodie d’une beauté et d’une simplicité à couper le souffle… 3 minutes et 50 secondes de pure grâce : Minnie Riperton chante « Lovin’ you »…
Perdu au milieu de mes pensées, dans ce bar, en Asie, je suis pétrifié, comme en apesanteur ; la chair de poule m’est venue ; je la connais pourtant par cœur cette chanson, mais que voulez-vous, ça s’explique difficilement un « trip sonore » : il y a interaction entre un contexte, une musique, et un moment précis ; ça ne se provoque pas et ne se décide pas, cela arrive naturellement sans que l’on s’y attende…

La chanson s’est terminée, et bien sûr la soupe anglo-saxonne a repris ses droits ; fin de la parenthèse ; je suis sorti de mes rêveries, j’ai fini ma bière…

Montez le son, éteignez les lumières : un peu de grâce et de légèreté dans ce monde de brute :

mercredi 23 décembre 2009

La route aux 1864 virages

Jeudi 17 décembre 2009 : je quitte Chiang Mai par bus, direction Mae Hong Son…

Finies les vacances, fini le Reggae Bar, finies les soirées Box Thaïe… Finis les buveurs de bière teutons ou belges… Place à l’aventure, la vraie…
« L’aventure, c’est l’aventure… » comme chantait l’autre…
L’arbre part dans l’inconnu ; désormais, il voyage en bus local, il évite les coins à touristes, il crapahute, et il rencontre la population locale.

6 heures de bus à travers la région montagneuse du nord ouest de la province de Chiang Mai, le long de la frontière avec le Myanmar (ex-Birmanie), sur la célèbre route aux 1864 virages :


250 kms de routes sinueuses, de paysages magnifiques : collines recouvertes d’une épaisse végétation, vallées torturées et érodées…
Je vais passer 4 jours dans le coin, entre Mae Hong Son et Soppong : c’est plus sauvage, beaucoup moins d’infrastructures pour touristes, la communication avec les locaux qui ne parlent pas souvent anglais devient un chemin de croix ; à Soppong, je fais 2 jours de randonnée où je me débrouille comme je peux : les cartes ne sont pas précises (les sentiers ne sont pas répertoriés !), aussi je décide d’aller de village en village ; je parle avec les mains, je me perds parfois, je marche beaucoup, mais la récompense est au bout : en 2 jours, pas un seul occidental rencontré, des villages ethniques authentiques, des paysages sublimes ; même s'il y eu quelques frayeurs, comme la fois où je me retrouve après 2 heures de marche du dernier village dans une jungle épaisse, et mon petit sentier qui se termine dans une clairière en cul de sac… Que faire : rebrousser chemin, mais sans être sûr de retrouver le bon ? Ou essayer de progresser dans la direction qui semble être celle du prochain village, mais en marchant au milieu d’une inextricable végétation ?

Quelques photos de ces 4 jours inoubliables :
Tout d’abord Mae Hong Son, gros bourg entouré de montagnes avec son petit lac charmant :



Le même front de lac de nuit

Les temples dans la région sont influencés par l’architecture Birmane, c’est normal, on est a moins de 20 kms de la frontière avec le Myanmar !


Qui a dit que le bouddhisme était la religion de la tolérance ? Voilà ce que l’on peut voir souvent dans certaines parties des temples :

Mae Hong Son ressemble à une petite station balnéaire, sauf qu’il n’y a quasiment aucun touriste occidental !
En revanche, ça grouille de touristes thaïs (une certaine bourgeoisie thaïe), qui viennent s’encanailler dans cette région…
Ma période « moines » :


Celle là, je l’aime beaucoup ; prise à l’arrière du bus pourri qui me ramenait à Soppong ; bouddha himself, assis sur la roue de secours :

Et puis il y a ma petite joueuse de Khim, cet instrument asiatique aux sonorités magiques :


J’arrive à Soppong, ce village autour duquel je pourrai rayonner à la journée ; Soppong, c’est une rue principale, pas de trottoir, pas de bitume, pas d’immeuble :


Je trouve une petite chambre dans une maison traditionnelle, chez l’habitant.

Il y a des grottes à quelques kilomètres, traversées par une rivière souterraine, que l’on peut visiter en radeau de bambou :



Ma découverte de villages ethniques, dont celui-ci, un village Lizu (encore une ethnie sino-tibétaine venue de Chine il y a une soixantaine d’année) que je découvre par hasard après 3 heures de marche :




Quelques Lizu :




Non, ceci n’est pas une banane, mais ma nouvelle arme secrète contre la fringale en trekking : le bamboo-rice ; du riz cuit et parfumé enfermé dans un bambou ; cela se conserve des jours voir des semaines, et quand on a faim, il suffit de l’éplucher comme une banane… Bien pratique !


L’extrait musical :
En hommage à la petite joueuse de Khim, voici le musicien américain Lloyd Miller, jazzman et spécialiste de musique orientale, et qui marie un morceau de musique traditionnelle persane, au meilleur du jazz « new thing » des années soixante ; l’instrument est un santûr iranien, mais c’est la même chose que le khim thaï ou que le yangqin chinois : j’adore sa sonorité (et puis l’Iran, c’est aussi l’Asie !).

Attention, il faut écouter absolument ce morceau, « Gol-E-Gandom » de Lloyd Miller, qui est un pur chef-d’œuvre de la musique, tous genres et époques confondus !!!! (après, j’espère qu’en entendant du santûr, vous ne le considérerez plus que comme un simple instrument exotique) :


Joyeux Noël à tous…

vendredi 18 décembre 2009

Le village Lahu

Petit retour en arrière pour vous narrer les trois jours de trek au nord de Chiang Mai.

Je m’inscris à une randonnée via un tour operator : comme je l’ai déjà dit, il est impossible de faire autrement, les chemins de la région n’étant pas balisés, et les cartes non mises à jour…

Je choisi un trek de 3 jours et 2 nuits qui s’appelle le « non tourist trek » ; il devrait plutôt se nommer le « less tourists trek », parce qu’on a quand même croisé plusieurs autres groupes durant les 3 jours ; mais globalement, c’était quand même plutôt pas mal ; ce trek vient d’être créé, et les villages traversés n’ont pas encore été trop « pervertis » par les hordes de marcheurs occidentaux…

Nous sommes un groupe de neuf marcheurs européens menés par un guide thaï (2 allemands, 3 hollandais, 2 français et 2 suédois) ; la marche ne sera pas vraiment super sportive : moins de 2 heures le premier jour, 4 heures le second, et 2 heures le troisième, je suis un peu frustré… Mais les deux villages qui nous servent d’étape pour les 2 nuits seront vraiment intéressants, surtout celui du 2ème soir.

Nous traversons tout d’abord un camp de dressage d’éléphants :

Nous assistons même à la baignade :

Les premiers paysages traversés sont des rizières :

Ou plutôt devrais-je dire des futures « sojaière », car le riz ayant été récolté, on brûle le chaume et on plante du soja comme 2ème récolte de l’année.

On commence à s’élever dans les montagnes : les champs laissent place à la jungle :


Nous sommes rentrés dans une région où les thaïs représentent moins de 1% de la population : c’est le pays des ethnies montagnardes !
Nous passons le premier soir dans un village Hmong ; les Hmong (prononcer « Mongue ») sont une des nombreuses ethnies d’habitants des montagnes du nord de la Thaïlande ; il en existe des tas d’autres, dont les Karen (les plus nombreux et les premiers à être arrivés, il y a plus de 300 ans) ou les Lahu (mais il y en a plus d’une vingtaine en tout) ; tous ont fui leur terre d’origine pour diverses raisons, et ils se sont installés dans le nord de la Thaïlande ; le roi leur a accordé des terres et la nationalité thaïe, à la condition qu’ils se tiennent tranquille !
Les Hmong sont originaires du sud de la Chine, et ils ont notamment fui au siècle dernier les exactions des communistes ; pour ceux qui ont vu le dernier film de Clint Eastwood « Gran Torino », les habitants du ghetto chinois de Los Angeles dans lequel l’action se passe sont en fait des Hmong ; ils ont aussi beaucoup migré aux Etats Unis…
Ceux qui se sont installés en Thaïlande vivent assez pauvrement en petits villages, généralement en altitude.
Nous logeons chez l’habitant, dans une hutte traditionnelle ; voici notre gite, vu depuis la colline en face :


Il est maintenant temps que je vous présente Tad, notre guide thaï, qui connait la région comme sa poche :


Tad est vraiment très sympa ; il parle anglais, il marche très vite, et comme vous pouvez l’observer sur la photo, il est équipé avec la dernière technologie des chaussures de marche et du sac de rando.

Bon, il faut quand même savoir que Tad a une maladie héréditaire très grave, incurable même, et qui se manifeste de la façon suivante : à partir d’une certaine heure (dans le cas de Tad, 9h du matin), son gosier se dessèche et sa gorge devient alors aussi aride qu’un désert ; il n’existe pas de guérison définitive possible, ni de traitement préventif ; il y a heureusement un moyen simple de se soigner provisoirement : le seul remède curatif est d’une simplicité biblique : il faut se réhydrater le gosier régulièrement (toutes les 10 minutes pour Tad) avec de la Chang, la bière locale… La sensation de chaleur et de dessèchement se calme, et Tad est alors tranquille pendant quelques heures, à condition de continuer de boire, boire, boire…

Malheureusement, ce n’est que provisoire, car le mal est sournois : vers 17h, la bière n’a plus aucun effet et la gorge se transforme de nouveau en une fournaise intolérable, en un véritable volcan, en un four.

Et là, plus d’autre moyen que de passer au traitement de choc : boire du whisky thaï fabrication maison jusqu’à dissipation du mal, c'est-à-dire jusqu’à très tard dans la nuit… Tad me propose même de goûter le breuvage : Ah la vache, du vitriol ! Ça brûle quelque peu ; j’ajouterais, comme dirait l’autre, que « c’est une boisson d’homme » ; j’avais déjà eu l’occasion de tester du rhum malgache artisanal qui rend aveugle, ou de l’absinthe frelatée yougoslave au goût d’alcool à 90°, et bien là, je crois que l’on est au même niveau, voire mieux…
De toute façon, le pauvre Tad n’y est pour rien, il tient son mal de son père, qui l’avait lui-même hérité du sien.
J’ai cherché et trouvé sur internet le nom scientifique latin de cette odieuse maladie : « alcoolicus chronicum », et ça fait froid dans le dos…

Heureusement, cela n’empêche pas Tad d’être un bon guide, et un bon gars aussi.


La meilleure partie du trek fût sans conteste la 2ème nuit passée dans un petit village Lahu (prononcer Laou), perdu à plus de 1500 m d’altitude.

L’ethnie Lahu est d’origine sino-tibétaine ; elle est basée essentiellement dans la province du Yunnan en Chine ; environ 80.000 Lahu ont migré et se sont installés le long de la frontière birmane, dans le nord de la Thaïlande ; leurs villages sont petits, dispersés, et, comme ils furent une des dernières ethnies à arriver, ils sont situés dans les coins les plus reculés des montagnes du nord de Chian Mai (en gros, ils se sont sédentarisés là où il restait de la place, c'est-à-dire dans les hauteurs des montagnes) .
Ils cultivent le riz, le maïs, le soja, le café, mais surtout le pavot, qui donne l’opium puis l’héroïne, source principale de leurs revenus ; les champs de pavot sont cachés dans des régions très reculés, et donc impossible de les observer pour le touriste lambda.
Ils parlent le thaï et leur propre langage ; ils sont animistes, c'est-à-dire qu’ils croient aux esprits ; quelques villages ont même été évangélisés il y a quelques années, et certains sont donc catholiques (ils font partie des 1% de catholique de Thaïlande).

Nous arrivons dans le village ; ici, nous sommes à 1500 m d’altitude, perdus dans la montagne, pas d’électricité (sauf quelques panneaux solaires pour les familles les plus riches, et qui permettent de pouvoir quand même regarder la télé !) :


On cultive et on récolte le café ; cette femme le trie et sépare les grains des cosses :

Ah ! Je me fais braquer par 4 petits Lahu en culotte courte !

Notre maison pour la nuit (chambre et cuisine) :


La vue depuis la terrasse :


Tout le village nous accueille : le chef vient nous saluer en premier (car tous ces villages ont un chef de clan, qui commande et prend les décisions pour tout le village) ; puis c’est au tour des nombreux villageois, qui nous rendent visite les uns après les autres, car ils sont curieux de nous voir. Quelle heureuse sensation que de pouvoir rencontrer des locaux sans arrière-pensée, des gens qui ne veulent rien nous vendre, seulement animés par de la curiosité. Les enfants squattent notre hutte. Certains s’improvisent cuistos et viennent aider à préparer notre repas du soir :


La nuit tombe, on cuisine à la chandelle et à la lampe de poche, directement dans la hutte :

Le repas est gargantuesque : curry de poulet, légumes sautés, soupe de légumes et patate, riz, tofu, piments frais, le tout arrosé de Singha Beer, c’est délicieux…

Pour le dessert, les enfants viennent nous chanter des chansons ; surprise, je reconnais plusieurs mélodies, dont « frère Jacques », ce qui prouve qu’une partie des ancêtres de ce village a dû être évangélisé par le passé (j’en aurai la confirmation le lendemain, en découvrant l’église).


Le lendemain dimanche, au départ, nous pouvons constater que certaines familles du village sont effectivement chrétiennes : une église !!!


Elle sert également pour donner des cours aux enfants :


Nous redescendons dans la vallée, puis rentrons à Chiang Mai, des images de cette soirée plein la tête.
Merci à tous les habitants du village pour leur accueil et leur gentillesse ; en espérant que leur simplicité et leur authenticité ne disparaissent pas rapidement avec l’afflux des touristes ; car malheureusement, j’ai la conviction que le tourisme de masse pervertit tout (c’est du moins ce que ma modeste expérience de voyageur m’a appris)…

Aujourd’hui, pas d’extrait musical, mais un extrait de film : en hommage au tord boyaux de Tad, juste une petite piqûre de rappel :
(Je sais, on l’a tous déjà vu 1000 fois, mais bon…)



A bientôt…