samedi 30 janvier 2010

Angkor (suite)

Suite de la première journée, après Angkor Wat :

Angkor ThomLa Grande Capitale » en khmer) :
L’apothéose de l’ère angkorienne.
Remparts carrés de 8 m de haut, sur 3 kms de côté, la cité abritait 100.000 habitants ; elle fut la capitale du royaume de la fin du XIIe siècle jusqu’au XVIIe siècle, après qu’Angkor Wat fut pillée par les envahisseurs Cham…
Après 1700 m parcourus depuis la sortie d’Angkor Wat, on arrive à la porte sud d’Angkor Thom :
Il y a cinq portes pour pénétrer dans la ville, à chaque fois, c’est un pont, et une arche surmontée de quatre visages :


Il y a plusieurs temples dans Angkor Thom, dont le Bayon, peut-être le plus célèbre de tous.
Dédié à Bouddha, c’est un temple montagne possédant 37 tours aux visages de Bouddha sculptés :



Et puis il y a des dizaines d’autres merveilles rien que dans Angkor Thom : le Baphuon, la terrasse des éléphants, la terrasse du roi lépreux, le Phimeanakas, le Khleang nord et sud, etc.

Ta Phrom :
En fin d’après midi, nous finissons par un autre « classique » d’Angkor, le fameux Ta Phrom, qui n’est pas une cité mais un temple monastère ; c’est l’un des plus beaux et grands temples de la région, mais il est surtout devenu célèbre par le fait qu’il a été choisi de le laisser à l’état naturel lors de sa redécouverte au début du XIXe siècle : il est donc envahi par la forêt ; il y a en particulier 2 espèces d’arbres parasites qui poussent directement sur la pierre : le ficus étrangleur et le fromager (drôle de nom pour un arbre)…
Souvent, c’est un oiseau qui mange une graine de l’arbre ; on retrouve cette graine dans la déjection du volatile, et donc parfois cette graine peut se retrouver sur une muraille ou un toit : elle germe, et les racines tendent vers le sol en traçant leur chemin entre les pierres, de sorte que lorsqu’elles grossissent, elles écartent progressivement les blocs de pierre ; en définitive, l’arbre devient le support du monument…
Seul problème, lorsque l’arbre meurt pour une raison x ou y (âge, tempête…), les blocs libérés s’effondrent, entraînent la chute d’un mur ou d’un toit, et donc la destruction du temple !
C’est très joli, mais c’est destructeur à long terme ; c’est pourquoi il ne faut pas se fier aux apparences, ces arbres sont de véritables parasites !

Pour la petite histoire, c’est sur ce site qu’auraient été tournées plusieurs scènes du film « Tomb Reader », avec Angelina Jolie ; comme je n’ai pas vu ce fleuron du cinéma d’auteur américain, je ne peux pas vous le confirmer !

Le fromager :


Le ficus étrangleur :






Oh ! une apsara (démone gardienne des temples), prise au piège d’un gros fromager :



A suivre...

Angkor…

Angkor… Enfin, j’y suis…
Pas tout à fait en fait : je suis plus précisément à Siem Reap, la ville à 8 kms de l’entrée du site d’Angkor, et qui sert de base d’accueil (restauration et surtout hébergements) aux deux millions de touristes qui viennent visiter les temples tous les ans…

J’ai appris plein de choses sur Angkor ces derniers jours (avant cela, mes connaissances étaient réduites au strict minimum).
Si comme moi vous ne saviez finalement pas grand-chose sur le site d’Angkor et sur la civilisation Khmère (à part quelques clichés et des images de cartes postales), je vous fais partager ce que j’ai appris ; je vais essayer de ne pas trop rentrer dans les détails (au risque de devenir ennuyeux), et de me limiter aux grandes lignes :

« Angkor… Cette Atlantide tropicale, cette inestimable forêt de pierre, ce monstre architectural, ces hectares des chefs-d’œuvre, ces bas-reliefs et ces sculptures inégalés, ces temples montagnes qui illuminent le Patrimoine de l’humanité, ces gigantesques faces de grès qui regardent de leurs yeux morts aux 4 coins de l’Empire Khmer, ces étranges citadelles où poussent par milliers les fleurs de lotus de pierre »

L’histoire d’Angkor commence au IXe siècle, pour se terminer à son apogée et déclin au XIVe siècle, bien que le royaume en lui-même perdurera tant bien que mal jusqu’au XVIIe siècle.

Au début de notre ère, le peuple khmer vivait dans le sud de l’Asie du sud-est ; plusieurs petites provinces ou royaumes khmers seront unifiés à partir du IXe siècle par un roi qui s’autoproclame empereur de toute la région (le Cambodge actuel plus une partie de l’Asie du sud-est) ; il crée alors une capitale (« Angkor » en langage Khmer) juste au nord du lac Tonle Sap, une région idéale pour l’établissement d’une grande cité…

Pendant les six siècles qui suivent, les khmers vont bâtir dans cette région, au gré des différentes guerres, changements de roi ou de dynastie et autres bouleversements, toute une civilisation : des centaines de temples, des dizaines de cités, des palais royaux, des lacs et des canaux artificiels, et bien d’autres merveilles encore…

La capitale changera plusieurs fois de lieu : on bâtit au fil des ans de nouvelles villes et temples, mais toujours dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres carrés ; le site d’Angkor n’est donc pas seulement une ville, mais plusieurs anciennes cités, reparties sur un territoire de 400 km².

Les khmers adoptèrent la religion hindouiste et bouddhiste dès le début de notre ère, grâce à la venue en Asie du sud-est de marchands indiens ; ils ont surtout voué un culte à Shiva et Vishnu. Durant l’apogée d’Angkor, selon la croyance d’un roi ou d’un autre, les temples seront construits pour l’hindouisme ou pour le bouddhisme, des fois les deux ensemble, des fois d’abord bouddhiste, puis hindouiste, ou l’inverse (on changera les statues des dieux à chaque fois)…

Une ville se composait en général comme suit : on construisait un grand rempart entouré de douves ou de bassins ; à l’intérieur, un ou plusieurs temples, et un palais royal ; enfin, tout autour, le peuple construisait ses maisons et commerces ; les douves, les remparts, les bibliothèques et les temples seront bâtis en dur (la pierre : le grès, la brique ou la latérite), tout le reste de la ville, (les maisons, le palais royal, etc.) sera en matériaux plus périssables, souvent en bois ou en paille.

Les temples seront réservés aux seuls dieux (c’étaient leurs résidences) ; on place une représentation de ce dieu à l’intérieur du sanctuaire ; aucun homme ne vivait dans les temples, qui seront ornés de sculptures religieuses, et dont leurs murs seront décorés de bas-reliefs, de frontons, et de fresques, racontant l’histoire de l’hindouisme ou du bouddhisme : tout l’art khmer…

Bien évidemment, aujourd’hui, près de 6 siècles plus tard, toutes les constructions périssables n’existent plus, et ont été « mangées » par la jungle ; ne reste donc que les remparts, les plans d’eau et bien sûr les temples et leurs œuvres d’art (lorsqu’elles n’ont pas été pillées)…

Angkor, c’est donc de la vieille pierre magnifique, des sculptures et bas-reliefs incroyables, au milieu de la forêt.
Il faut se représenter à la fois un château de Versailles décrépit, un palais du Louvre en ruine, une place de la Concorde disloquée par des racines géantes, et toutes les plus belles cathédrales de France et de Navarre, réunis dans un même espace envahi de végétation tropicale… Rien de moins !

Samedi 23 janvier, début de mes 3 jours de visite ; la veille, j’ai trouvé par hasard mon conducteur de tuk-tuk Sophay, qui me transportera pendant 2 jours, car le site est très grand ; par son intermédiaire, je trouve aussi un guide : M. Han, ce vieux cambodgien de 72 ans, qui parle le français, et qui est un véritable puits de science concernant Angkor et la culture khmer.

Les journées seront bien remplies : départ à l’aube de ma guesthouse à Siem Reap, visite jusqu’au coucher de soleil, le tout avec un planning et circuit bien défini afin d’échapper à la foule. Le soir, retour à Siem Reap.
J’ai prévu eau, casquette et crème solaire, car ici, la journée, sous les tropiques, le soleil n’est pas ton ami…

Je commence la visite :
1er jour : visite avec M. Han des trois plus grands sites : Angkor Wat, Angkor Thom et le Ta Prohm…

Angkor Wat (« la ville pagode » en khmer) :
Symbole mythique du Cambodge (ses tours apparaissent sur le drapeau national), le plus grand et le plus sublime de tous les temples khmers. Sa beauté, sa taille, et son exceptionnel degré de conservation sont tels que beaucoup le considèrent comme la huitième merveille du monde…
Commencée au XIIe siècle, la construction a duré 37 ans, il est entièrement dédié au dieu Vishnu, et fut un temple d’état et la capitale du royaume.
Comme je l’ai déjà expliqué, c’était une vraie cité médiévale à part entière : les remparts ont une surface d’un km sur 800 m ; les douves qui entourent la ville font 1,3 kms de côté, sur 190 m de large : je vous laisse imaginer toute cette splendeur à l’époque de son apogée au moyen-âge, avec ces 700.000 habitants, son palais royal, le système hydraulique de ses bassins et de ses douves, ses bateaux. Paris à la même époque n’a que…80.000 habitants, et c’est la plus grande ville de la chrétienté ! Alors qu’au XIIe siècle en Europe, la plupart de nos ancêtres vivent dans l’obscurantisme du moyen-âge, au même moment, en Asie du sud-est, une civilisation de constructeurs et de sculpteurs est à l’apogée de son art et crée une des merveilles du monde ; ça fait quelque peu réfléchir sur la notion de pays développés, de pays du tiers-monde, ou de monde occidental soit disant dominant…




Des bas-reliefs sculptés directement dans les murs en grès, parmi les plus beaux de l’art khmer :

Petite précision : ces bas-reliefs font 2 m de haut sur… 200 m de long ! Et il y a 4 galeries ; soit 800 m de fresques ! Je ne peux imaginer le nombre d’artistes, et le nombre d’heures pour créer tout ça !

M. Han, mon petit papi cambodgien, me raconte des tas d’histoires merveilleuses, notamment la signification de tous ces bas-reliefs : chacun raconte un épisode glorieux de l’histoire de l’hindouisme ou de l’histoire khmer (barattage de la mer de lait, la bataille de Kurukshetra, la victoire de Vishnu sur les asuras, etc…).
Il a 6 enfants, dont encore 3 à sa charge, et il ne peut pas prendre sa retraite malgré son âge, car l’éducation est payante au Cambodge, et la retraite payée n’existe pas…

Non, il ne boit pas de maté, mais du sirop de sucre de palmiers dans un bambou (comparable au sirop de canne) :

Les cours intérieures :





A partir du XIVe siècle, le temple fut « détourné » vers le culte bouddhiste, avec un remaniement notable du sanctuaire central. Aujourd'hui encore, le temple est visité quotidiennement par des moines bouddhistes.
Le temple du dieu Vishnu est devenu le temple de Bouddha…
Mais ne dit-on pas, dans l’hindouisme, que Bouddha est la 10ème réincarnation du dieu Vishnu…



Voilà pour Angkor Wat ; il y aurait tant d’autres choses à dire ; M. Han et moi y passons 4 heures ; d’abord parce que c’est gigantesque et que nous visitons tout, et puis aussi, il faut bien l’avouer, parce que M. Han n’est plus tout jeune, et qu’il ne marche pas très vite…

A suivre…

Pnom Penh

Je quitte donc le Laos ce mercredi 20 janvier, avec un sentiment de tristesse, car j’ai beaucoup apprécié le pays, la gentillesse et la façon de vivre des laotiens…
Mais je n’ai pas franchement le temps de gamberger, car un autre sentiment prend très vite le pas : une certaine excitation de découvrir mon 3ème pays asiatique : le Cambodge.
Même si je ne vais pas visiter beaucoup de lieux, je suis très impatient de découvrir Phnom Penh, et surtout Angkor, les deux seuls endroits que je vais traverser, car la fin de mon voyage approche, et je dois retourner sur Bangkok pour le 27 janvier dernier délai…
Mais je ne vais pas me plaindre, le Cambodge n’était pas prévu au programme, et c’est tout bonus…

10 heures de bus direct entre le sud du Laos et Phnom Penh :


Petit arrêt au poste frontière pour l’obtention du visa ; les formalités de douane ne se font pas dans le plus grand confort, mais en plein cagnard, et au milieu de nulle part ; on peut dire que ce poste frontière est pour le moins spartiate :




Nouvelle donne pour le Cambodge : une monnaie officielle, le riel, et une autre officieuse, mais la plus utilisée : le bon vieux dollar de l’Oncle Sam, qui, depuis le passage de casques bleus de l’ONU dans les années 90, est vraiment devenu la devise courante dans le pays ; pour preuve, les distributeurs de billets dans les villes ne donnent seulement que des… dollars !
Nouveau casse tête en perspective : on paye en dollars à partir de la somme de 1 $, mais en dessous, on paye en riels, (un dollar est égal à 4000 riels), donc il faut constamment jongler avec deux devises dans sa poche…

J’arrive à Phnom Penh vers 9h du soir ; je vais passer deux nuits et un jour dans la capitale ; malheureusement pas plus, car j’ai fait le choix de passer quatre jours à Siem Reap (Angkor), le minimum si l’on veut pleinement et sereinement visiter tous les temples. Autant vous le dire tout de suite, ce sera un choix cruel, car la ville me séduira rapidement, et j’y serais bien resté quelques jours de plus…
Phnom Penh, c’est vraiment une cité fascinante. C’est une véritable ruche comme Bangkok, mais à une échelle plus humaine et c’est aussi plus dépaysant que la capitale thaïlandaise. Ce n’est pas pour rien que Phnom Penh est considérée par beaucoup comme la plus fascinante ville de l’Asie du sud-est.
Mes premières impressions, sous la pluie, ma première pluie depuis mon arrivée en Asie il y a pratiquement deux mois :
Ça grouille de partout, on est aspiré par les rues bondées et les immeubles décrépits ; on se plonge avec délice dans les ambiances des centaines de marchés improvisés et pittoresques qui pullulent partout ; on se perd dans ces avenues saturées d’embouteillage ; c’est très asiatique aussi : parfois, on a l’impression d’être dans certains quartiers de Hong Kong filmés dans les polars de Johnny To, avec un petit côté colonial en plus, dans l’architecture et dans le tracé des rues ; on se délecte dans cette fourmilière géante et bruyante, qui ne dort jamais ; on est à mille lieux de la tranquille Vientiane, pourtant les deux pays comptent à peu près le même nombre d’habitants (soit 7 millions pour le Cambodge).
Je commence ma journée en trouvant un bon endroit pour petit-déjeuner : rien de mieux pour prendre la température d’une ville que de se fondre dans la population locale : je choisis une gargotte de quartier remplie de cambodgiens (toujours un bon signe quand il y a du monde) ; je commande la même chose que mon voisin, car le menu est en cambodgien et je n’y comprends rien :


Il est 8h, et je déguste du porc caramélisé, du riz, du bouillon, et des légumes en soupe :



Depuis le début de mon voyage, je mange local, et j’essaye tout ce que l’on me propose ; et pour l’instant, aucun problème au niveau digestion, pas de « tourista », ni intoxication alimentaire ! Comme dirait ma petite nièce Noémie, je fais toujours des « rrrros cacas » (elle va sur ses 2 ans, et elle parle de sa poupée quand elle lui change sa couche)…
Je croise les doigts, et je continue de manger le plus exotique possible !

Des rues aux immeubles décrépits, et aux allures de ruches :



Le trafic automobile, mais aussi des 2 roues, bat tout ce que j’ai pu rencontrer jusqu’à présent :




J’adore marcher dans cette ville ; j’ai l’impression d’être le seul occidental, perdu au milieu d’une foule de cambodgiens ; en effet, il y a beaucoup moins de touristes qu’à Bangkok, d’où cette impression de dépaysement et d’isolement.

Des marchés, des cantines, des gargottes, des vendeurs partout :



Le fameux durian, ce fruit si particulier : assez cher, il est très recherché dans la cuisine sud-est asiatique ; sa particularité : il est très malodorant (son odeur peut être décrite comme un mélange d’effluves d’excréments de porc, de térébenthine et d'oignons, le tout garni par l’odeur d’une vieille chaussette), au point que sa consommation est souvent interdite dans de nombreux endroits (transports en commun, hôtel, lieux publics…) :


Les marchands ambulants de jus de cannes à sucre :


Le 1er septembre 1966, devant 100.000 Cambodgiens enthousiastes entassés dans le stade de Phnom Penh, le Général De Gaule fit un discours très en faveur de l’arrêt des frappes américaines en Asie du sud-est : depuis, il est devenu très populaire, et on lui a offert un grand boulevard :


Des arbres du voyageur en plein cœur du centre-ville ; cet arbre est un des emblèmes de Madagascar ; un arbre fascinant, sa particularité est un mystère pour la science : ses feuilles ne poussent que dans un plan (2 dimensions), et les chercheurs n’ont pas d’explication scientifique (une sorte d’instinct géométrique chez une plante ?) :


Non, ce n’est pas le rejeton d’un alien échappés du film de Tim Burton « Mars Attack », mais tout simplement un petit cambodgien dans son youpala (pas sûr de l’orthographe) très kitch et futuriste :


En préambule à ma visite d’Angkor, je vais au Musée National de Phnom Penh, où des milliers de sculptures d’art Khmer sont exposées ; je fais la visite avec un guide, une vieille mamie cambodgienne qui parle français, qui me raconte plein d’histoires et d’anecdotes ; cela permet de me remettre un peu à jour dans l’histoire de la civilisation Khmère, et dans l’histoire de l’Hindouisme et du Bouddhisme…


Et les cambodgiens dans tout cela : en une journée, je suis complètement conquis ! Mieux que les laotiens ! Ils sont souriants, accueillants, polis, gentils, prévenants, communicants (beaucoup parlent l’anglais, et un certain nombre encore le français)…
Les conducteurs de tuk-tuk sont certes parfois un peu énervants à toujours vous apostropher dans la rue, mais ils restent toujours courtois et souriants, rien à voir avec les tuk-tuk thaïlandais !
Le premier soir, j’assiste à un anniversaire cambodgien dans un bar : de nouveau, comme au Laos, c’est un podium, avec synthé, chanteurs et mur d’enceintes ; on chante et on danse au son de la musique Khmère…

Je prends un pot dans le fameux bar du FCC (Foreign Correspondant’s Club), gros bâtiment colonial qui domine la rivière : c’est le club des correspondants de presse étrangers, endroit célèbre pendant la guerre du Vietnam. La légende dit que beaucoup de journalistes n’ont pas beaucoup bougé leurs fesses des tabourets du bar à cette période ! Colonnes, gros ventilos, fauteuils profonds, stores en bambou, teinte sépia, et vue sur la rivière Tonlé Sap ; on se croirait dans le night club du film « Casablanca » :


Et puis ma première bière du pays, la fameuse Angkor (fini la Beerlao, snif ! snif ! Pour moi c’était la meilleure !) :

Je me documente sur l’histoire du Cambodge : toute la civilisation Khmère, incroyable et merveilleuse ; puis je finis par l’histoire plus moderne et malheureusement plus dramatique aussi : les khmers rouges ! C’est édifiant ! Je ne suis là que depuis quelques heures, mais j’ai vraiment du mal à imaginer que cet épisode a eu lieu ici.


Je me suis beaucoup plongé dans cette période de l’histoire, et je me sens obligé de vous rappeler quelques faits (excusez-moi pour le tour un peu sombre que prend ce carnet, mais j’ai été tellement édifié par certains événements, qu’il est important pour moi d’en parler un peu) :

« 1975 au Cambodge, année zéro, l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges, qui deviennent maîtres du pays et de la capitale, faute d’opposants, dans un Cambodge divisé et exsangue, suite à la guerre du Vietnam et à l’intervention catastrophique en sous main de la CIA.
On assiste alors à la déportation vers les campagnes de millions de personnes, avec notamment l’épisode totalement surréaliste et inimaginable d’un Phnom Penh (2,5 millions à l’époque !), complètement vidé de sa population pendant plusieurs semaines : sous prétexte de risque de bombardements américains imminents, en l’espace de 48h, les « libérateurs » procèdent à l’évacuation TOTALE de la capitale ! Habitants et réfugiés, (l’équivalent de la population de Paris intra-muros), sont déportés de force vers les campagnes du nord et de l’ouest du pays… Personne n’est épargné : même les malades des hôpitaux se retrouvent sur la route en fauteuil roulant ! Un exode qui coûtera la vie à des dizaines de milliers de déportés, notamment les vieillards et les enfants en bas âge, la population ayant à peine eu le temps d’emporter des provisions. En quelques jours, la capitale n’est plus qu’une ville fantôme, livrée aux rats et à une poignée de révolutionnaires qui saccagent tous les symboles de la société bourgeoise : la banque d’état est dynamitée, les églises sont brûlées, le contenu des magasins déversé dans les rues… C’est hallucinant !
Et puis il y aura ensuite le génocide en lui-même : la mort d’environ 2 millions de cambodgiens (un tiers de la population !). Une barbarie unique dans l’histoire moderne de l’humanité : l’élimination d’une partie d’un peuple par une minorité de cette même population, sans aucune réelle raison valable (ni religieuse, ni politique, ni raciale ou ethnique) ; juste la dérive d’une idéologie communiste poussée à l’extrême, et créée de toute pièce par un quarteron de marxistes (dont le tristement célèbre Pol Pot) ; c’est le plus édifiant : seulement 4 personnes seront vraiment les instigateurs, les maîtres à penser, et les chefs de cette aberration et de cette boucherie (au départ des gens a priori cultivés et intelligents ; l’un est médecin, l’autre avocat ; ils ont étudié à Paris pendant les années 50).
Mais reprenons le déroulement des faits, en 1975 :
Toutes les villes du Cambodge sont donc évacuées : on ordonne à la population de gagner les rizières pour se mettre au travail dans le but d’assurer l’autosuffisance alimentaire.
Durant sa déportation, la population est soigneusement triée en 3 catégories :
Les anciens militaires et opposants politiques : ils seront purement et simplement exécutés dans des camps.
Les fonctionnaires, journalistes, écrivains, intellectuels, etc., seront envoyés dans « des villages spéciaux ».
(Le fait de porter des lunettes ou de posséder un stylo était considéré comme un signe d’intellectualisme, donc opposants potentiels, donc suspects : eh, hop, en « villages spéciaux »).
Le reste de la population sera classé sous l’appellation de « peuple », et sera prié de rejoindre son village natal et de se plier aux ordres pour gagner son riz quotidien ; les conditions de travail seront proches de l’esclavage !
Progressivement, toute la société cambodgienne sera réorganisée sur le modèle d’une armée. Les rares privilèges seront réservés aux soldats révolutionnaires. Le reste, c'est-à-dire le peuple, sera progressivement considéré comme… prisonnier de guerre !
Cloisonnés dans des campagnes dont ils n’ont pas l’habitude, en proie aux maladies, au soleil, à la faim, et aux travaux de force, de nombreux citadins seront condamnés à brève échéance.

Dans l’urgence d’accomplir leur « programme », les Khmers rouges n’ont prévu aucune intendance : les hôpitaux des villes sont interdits d’accès, les médicaments réservés aux combattants, les médecins traqués et déportés pour cause d’appartenance à la bourgeoisie… Au fil des mois, cela se radicalise encore plus, et d’incessantes exactions sont commises sur la population sous prétexte de non-conformité idéologique : les jeunes aux cheveux longs sont exécutés, de même que toute personne susceptible de connaître une langue étrangère ! Ce sera au tour des « villages spéciaux » de se transformer en charniers. Les Khmers rouges se méfient de tous signes d’intelligence : « il vaut mieux tuer un innocent que de garder en vie un ennemi ». Pour économiser les cartouches, on fracasse les têtes des condamnés à coup de pioche… Les soldats Khmers rouges sont pour la plupart des campagnards illettrés, mais aussi et surtout des enfants d’entre 10 et 15 ans, et des jeunes filles froides et déterminées, endoctrinés par le régime !

Les charniers se multiplient aux 4 coins du pays, et au début des années 80, on estime le nombre de morts à 2 millions ! »

Voilà, ça fait plutôt froid dans le dos…

Et dire que je visite tranquillement ce pays, sans ressentir la moindre trace de tout ça ; Il y a bien quelques lieux de mémoire et de commémoration, comme le musée Tol Sleng à Phnom Penh (cet ancien lycée fut transformé par les Khmers rouges en centre de détention, de torture et d'exécution entre 1975 et 1979. Le lycée avait alors comme nom secret prison de Sécurité 21 ; aujourd’hui, c’est un musée dédié au génocide), mais encore une fois, sur ce que je vois, j’ai du mal à croire que ces gens ont vécu cette barbarie il y a seulement 20 ans ; je pense que la société cambodgienne veut absolument tracer un trait sur cet épisode historique, et oublier au plus vite ce génocide pour prospérer plus vite. C’est sûrement la meilleure solution d’ailleurs, mais c’est difficile pour nous de comprendre : dans nos sociétés occidentales, c’est plutôt le devoir de mémoire qui prime, et le « en parler pour que plus jamais ça » ; pas pour les Cambodgiens : de nombreux Khmers rouges vivent encore paisiblement, parfois à des hauts postes administratifs, dans tout le pays.
D’ailleurs, à propos des 4 leaders historiques :
- Pol Pot (Saloth Sar), dit « Frère numéro 1 », le chef effectif du mouvement c'est-à-dire Premier ministre et maître du Kampuchéa démocratique, secrétaire général du PCK depuis février 1963. Il est mort soudainement (officiellement d'infarctus du myocarde) dans sa résidence surveillée en 1998, peu après sa condamnation par ses anciens compagnons d'armes lors d'un procès à Anlong Veng, bastion des khmers rouges irréductibles.
- Nuon Chea, « Frère numéro 2 », président de l'assemblée nationale khmère rouge, toujours en vie mais heureusement enfin inculpé récemment.
- Ieng Sary, « Frère numéro 3 », vice-Premier ministre et ministre des affaires étrangères (beau-frère de Pol Pot), toujours en vie et libre.
- Khieu Samphan, Président du Présidium d'État, « la bouche de Pol Pot », toujours en vie et libre.

Heureusement, les choses ont l’air de bouger un peu en 2009 : enfin un bourreau est devant ses juges (le sinistre Duch, directeur du S21).

Voilà pour le petit rappel historique de cette période pas très glorieuse…

Maintenant, je préfère penser à la grande civilisation khmère, celle-ci très positive, et dont le plus grand témoignage reste le fabuleux site d’Angkor, ma prochaine étape…

Je fais quelques acquisitions, afin d’arriver là-bas avec quelques connaissances :

Le vendredi 22 janvier, je m’embarque pour 6 heures de bus entre Phnom Penh et Siem Reap, la ville qui sert de base à la visite d’Angkor…
Extrait musical :
Dengue Fever, ce groupe très à la mode en occident ; des américains, avec une chanteuse cambodgienne qui chante en cambodgien ! Le meilleur du rock américain rencontre l’esprit de la musique du sud-est asiatique et la langue cambodgienne : c’est une tuerie…

Là, un petit live ambiance karaoké cambodgien ou laotien :

mardi 26 janvier 2010

Les 4000 îles

« Dans l’extrême sud du Laos, juste avant la frontière cambodgienne, le Mékong se divise en une multitude de bras, où sont éparpillées des myriades d’îles luxuriantes de végétation. Voici donc le district de Siphandone, signifiant « 4000 îles » en lao. »

Je ne les ai pas comptées, mais il y en a vraiment beaucoup ; trois d’entre elles sont devenues des hauts lieux de villégiature pour touristes : au nord, la grande Don Khong, et plus au sud, les deux îles Don Khône et Don Det.

Avec Michael, mon australien préféré, nous avons décidé de nous rendre sur ces îles depuis Pakse en moto.
Nous louons donc deux magnifiques Honda 200 cm3 rouge flambant neuves pour 4 euros par jour… A ce prix là, pourquoi se gêner ?
Je précise que ce n’est pas cher car ces scooters ne sont absolument pas… assurés.
Au moindre problème ou accident, c’est pour notre pomme ! Mais bon, on est au Laos, c’est comme ça !
La route pour ce rendre dans la région, c’est 120 kms de billard…
Nous traversons par bac un bras du Mékong pour atteindre Khong :

C’est vrai que c’est plutôt joli :


Don Khong est la plus grande île de la région des 4000 îles.
Nous la parcourons en scooter : il y a des tas de villages, de temples, et de rizières.

En ce moment, c’est la saison du riz, et c’est très vert :

Nous restons deux nuits sur Khong, puis nous migrons sur Det et Khone, les deux îles jumelles reliées par un pont ; c’est plus petit, plus mignon et typique, mais il y a également plus de touristes !
Voici Don Khone vue de bateau : des bungalows sur l’eau, au milieu de végétation tropicale, un p’tit coin d’paradis :

Ici, pas de voiture, pas de bitume, ni trottoir, ni béton :

Il y a même des plages, et des coins de baignade dans le Mékong :

Les guesthouses, restaurants et autres sont intégrés dans les villages de population locale ; on se croirait à Mangil à Mada, l’océan en moins, le Mékong en plus :


Vue depuis la terrasse de ma guesthouse :

C’est hallucinant comment un fleuve peut faire vivre autant de monde dans autant de pays : on se lave, on boit, on pêche, on navigue, on irrigue… Des millions d’individus, de la Chine jusqu’au delta du Vietnam, « utilisent » le fleuve pour vivre
Je suis le Mékong depuis plusieurs centaines de kilomètres, et je suis à chaque fois complètement fasciné de voir ce fleuve gigantesque et mythique…

Le couché de soleil sur le Mékong n’a rien à envier à celui sur l’océan indien :

Certains bras du Mékong deviennent très agités :

Au sud de Don Khone, on peut parfois apercevoir des dauphins d’eau douce ; on voit aussi le Cambodge juste en face :

Ah ! Mais tiens, revoilà Michael ! J’ai gardé le meilleur pour la fin !
Vous décrire Michael ? Comment commencer ? Je crois que le mieux, ce n’est pas de longues explications, mais des anecdotes :

Premier soir sur Khong, nous trouvons une charmante guesthouse de style colonial, toute en bois exotique et patiné, avec des chambres gigantesques et vraiment jolies ; le prix est un peu plus élevé que d’habitude pour moi, mais pour deux jours, pourquoi pas… Il y a trois chambres à l’étage, avec une magnifique terrasse-salon commune, avec vue sur le Mékong ; Michael adore, mais comme il veut être sûr de ne pas avoir à partager la terrasse avec un quidam, il décide de louer la 3ème chambre, qui restera vide pendant notre séjour… Voilà, c’est tout Michael, sur un coup de tête, il peut claquer une grosse somme d’argent (il faut dire qu’il gagne plutôt bien sa vie)… Il dit toujours : « l’argent pour moi, ce n’est pas d’en avoir qui est jouissif, mais c’est de le dépenser ». Il veut tout le temps tout payer (surtout les beerlao), et il est du genre à flamber en une nuit tout ce qu’il a sur lui…

Petit trip en bateau depuis Don Khone vers une autre île pour la journée, avec Michael, toujours, et avec un couple d’irlandais très sympa et un couple de vieux allemands qui paraissent eux, pas très fun ; nous sympathisons vite avec les deux irish, et Michael commence son show de blagues et d’anecdotes en parlant très fort et en se fendant la poire à chaque fin de phrase, toujours avec ce rire si particulier et si communicatif ; moi et les irlandais sommes complètement pliés en 4, mais notre ami teuton, lui, apparemment n’est pas très fan, car au bout de 10 minutes, il se retourne vers nous, très énervé, en disant en anglais avec un accent allemand à couper au couteau :
« Arrh, ça va pien maintenant, fous ne poufez pas juste regarder le payssage… »
Oulala… J’ai vu mon Michael partir en une fraction de seconde (une de ses qualités : la répartie (ou défaut selon de quel côté on se place !)) :
« Toi, la ferme, on est pas dans le 3ème reich ! Nous on parle peut-être fort, mais au moins, on ne tue pas les juifs… »
Et, tac, prends ça dans ta face… Papa Schultz s’est pétrifié, il a plus bougé un sourcil, on l’a plus entendu, et Michael, lui, a continué son show pendant tout le trajet…
Il faut dire que Michael est assez calé sur la question juive : il est lui-même juif (pas très pratiquant d’ailleurs), et une grande partie de sa famille a été tuée pendant la 2ème guerre mondiale dans d’atroces conditions. Donc les vieux allemands balourds et pas finaux, il ne peut déjà pas les encaisser à la base, alors si en plus un de ces teutons lui cherche des noises… Ce n’est peut-être pas très fair play, car je pense que mon papa Schultz était à peine né en 40, mais il l’a quand même bien cherché…
Mais le plus drôle, c’est qu’en fin d’après-midi, au moment de repartir de l’île que nous visitions, toujours avec le même bateau, et avec les mêmes personnes, Michael s’est perdu à vélo (nous avions loué des vélos) ; il n’a pas retrouvé l’endroit d’embarquement (en fait, il est passé devant à fond sans nous voir, la tête dans le guidon !), et le bateau, qui ne pouvait pas attendre plus longtemps à cause de la nuit a finalement levé l’ancre sans lui, avec 45 minute de retard, sous le regard fulminant de notre teuton. Les irlandais et les deux allemands sont donc partis. Pour ma part, j’ai choisi d’attendre mon ami ; au bout d’une heure et demi (en fait, il a fait le tour de l’île, soit 18 kms, pour revenir au point de départ), il est enfin réapparu, tout suant, tout rougeau, les jambes pleine de crampes, mais complètement… pété de rire.
Il a bu une beerlao cul sec, et il m’a demandé de lui décrire la tête de papa Schultz quand celui-ci s’est rendu compte que le gars en retard, c’était Michael…
On a loué un autre bateau avec capitaine laotien, que Michael a payé plein pot, et on est rentré en finissant les derniers 45 minutes de navigation… de nuit ; c’était sport mais encore une fois, qu’est ce qu’on s’est marré !

Le voilà qui fait son Robin Williams sur le bateau ; derrière lui, la jolie irish girl Maria ; dommage, on n’aperçoit pas papa Schultz à l’avant du bateau !

Mais mon moment préféré avec Michael, c’est quand il commande à boire dans un bar ou un restaurant ; il faut savoir que Michael fait partie de la pire catégorie des linguistes : celle de ceux qui adorent parler une langue étrangère, mais qui ne sont pas doués du tout ! Michael adore le Laos et essaye désespérément de parler laotien ; il apprend phonétiquement des phrases ou des mots qu’il stocke dans son i-phone ; malheureusement, comme je vous le disais plus haut, c’est une catastrophe, et le laotien auquel il parle finit toujours incrédule devant ce moulin à parole dont il ne comprend strictement rien ! En fait, Michael sait ce faire comprendre uniquement quand il commande des bières : il y a toujours le même cérémonial : d’abord il appelle le serveur, puis il prononce alors, après un long temps d’arrêt, un énigmatique et tonitruant « Beerlao ? », en regardant le gus droit dans les yeux, puis en montrant de la main 2, 4, 6 ou 8 doigts selon si on est 1, 2, 3 ou 4 personnes, sachant qu’il commande systématiquement deux bouteilles par personne (au Laos, une bouteille de bière est égal à 65 ml)… C’est la règle, et c’est impossible d’y déroger… A chaque fois, je suis mort de rire, on dirait Robin Williams dans ses pires moments de cabotinage…

Voilà pour Michael, il est complètement crazy, mais on a vraiment passé des moments inoubliables ensemble ; il m’appelle d’ailleurs son « frog man », et a bien l’intention de venir me voir à Paris…

Le séjour au Laos tire à sa fin, car le mardi 19 janvier, je prends un direct pour Phnom Penh, au Cambodge…

A suivre…

(Pensez à cliquer sur les photos pour les agrandir)